Les œuvres de l’esprit

Rennes-le-Château, les Wisigoths et les cathares

J’ai déjà eu, ici ou , l’occasion d’expliquer que le mystère de Rennes-le-Château avait un caractère essentiellement cathare. Le site actuel est d’origine wisigothique, puisque Rhedae a été fondée par les Wisigoths au 5e siècle — un site naguère occupé par les Celtes —, mais c’est le secret des Cathares que nos intrépides curés Bérenger SAUNIÈRE et Henri BOUDET ont découvert, géré, et transmis à leur époque, à leur façon. Ce n’est pas à dire qu’un prêtre comme Saunière, qui avait une concubine et qui buvait du porto livré par barriques entières, pût passer pour un néo-cathare aussi exigeant qu’un austère ascète comme Déodat ROCHÉ (encore que les deux hommes se connussent, sans doute par leur ami commun Prosper ESTIEU, l’instituteur felibre de Rennes). Il appert cependant que les secrets ou les connaissances que Saunière a été amené à découvrir et à transmettre font partie de l’héritage de seigneurs cathares qui, au 13e siècle, réussirent à les soustraire à la prédation romano-capétienne en tenant la dragée haute au pape et au roi eux-mêmes, avant d’en assurer la transmission en catimini, siècle après siècle et jusqu’à nous. Des seigneurs cathares d’ascendance wisigothique.

 

Parmi ces anciens seigneurs cathares, il y a la famille d’ANIORT, implantée en pays de Sault, plateau qui joint les vallées de l’Aude et de l’Ariège (où eurent lieu dans les années 1230 des combats acharnés mais curieusement disparus des archives). Marie de NÈGRE d’ABLES, avant de devenir marquise d’HAUTPOUL-BLANCHEFORT en 1752, était dame d’Aniort — et Bérenger Saunière, avant d’arriver à Rennes en 1885, fut le curé, pendant deux ans, d’un hameau nommé Le Clat… en pays de Sault : le bastion des Aniort, irréductibles seigneurs faydits et maquisards surnommés les « loups du Rebenti », descendants des derniers comtes de Razès proscrits au IXe siècle. 

« Les quatre frères Géraud, Othon, Bertrand, et Ramon, auxquels se sont joints leur deux cousins, en ont fait voir de toutes les couleurs aux hommes de Simon de Montfort et [n’ayant pas été réduits par les armes] ils furent excommuniés. Ils durent remettre leurs châteaux mais, fort bizarrement, leur excommunication fut rapidement levée et on leur recéda même quelques-unes de leurs terres. Le château d’Aniort devait être rasé mais, au dernier moment, Louis IX se ravisa et envoya un contrordre. Pourquoi ? Mystère ! » (Michel LAMY, Jules Verne initié et initiateur, Payot, 1984, p. 104.) Dans ces mêmes années 1240, « Louis IX reçut Ramon d’Aniort à la cour avec les égards dus à un homme que l’on ne doit pas négliger ». Dans L’Or de Rennes, Gérard de SÈDE avait déjà noté que Pierre de Voisins, en 1247, fut obligé de « rendre plusieurs terres à Raymond d’Aniort car Louis IX avait reçu à sa cour cet équivoque personnage et avait exaucé ses demandes, comme on fait pour un homme à ménager ». « Même un faidit aussi notoire que Raymond de Niort obtient son absolution d’Innocent IV en personne, en septembre 1249 », s’étonne de son côté Michel ROQUEBERT (Histoire des Cathares, Perrin, 1999, p. 417). Un faidit qui écrivait au roi Louis VIII, en 1226 : « Nous sommes impatient de nous placer à l’ombre de vos ailes et sous votre sage domination », alors qu’il soutenait déjà le parti cathare avant d’aider jusqu’au bout un Guilhabert de CASTRES que les sénéchaux, les baillis et les inquisiteurs pourchassaient sans relâche. Sur quel levier pouvait donc s’appuyer Raymond d’Aniort pour traiter d’égal à égal avec le pape et le roi ? (La même question se pose d’ailleurs à l’égard de Saunière, suspendu en 1910 par l’évêché de Carcassonne mais réhabilité trois ans plus tard… par le Vatican.)

 

 

Il est dès lors un peu couillon, comme le fait ce site, de présenter Rennes-le-Château en déclarant que les rapports entre l’histoire de Rennes et le catharisme ne sont que des « élucubrations » qui constituent « probablement la plus grotesque des inventions touchant au catharisme » ! Rien que ça. « Pour notre part, le seul lien que nous trouvons entre Rennes-le-Château et le catharisme est la région ». Il faut vraiment ne rien connaître à la région pour écrire une énormité pareille. C’est d’autant plus « grotesque », pour le coup, que ce même article reproduit, pour résumer l’historique de Rennes, un extrait de Jean-Alain SIPRA, auteur qui a bien mis en évidence les liens essentiels entre les Cathares et Rennes-le-Château. Dans son excellente étude sur « La Vraie langue celtique » expliquée aux curieux et aux incrédules (L’Œil du Sphinx, 2012, pp. 158-159), il montre que l’abbé Henri BOUDET — dans La Vraie langue celtique et le Cromleck de Rennes-les-Bains, ouvrage entièrement codé sur les mystères de Rennes — a souvent fait référence à l’épopée cathare. Quand il parle des isards, par exemple (p. 195 de La VLC), c’est pour évoquer les cathares persécutés et réfugiés dans des lieux inaccessibles des Pyrénées.

Et Sipra, ayant saisi au vol l’analogie phonétique ainsi faite par Boudet, de rappeler que trois célèbres cathares du 13e siècle s’appelaient ISARN. Le premier était Isarn de Castres, évêque du Toulousain (et frère du célèbre Guilhabert). Le deuxième était Pierre Isarn, évêque du Carcassès, condamné en 1227 et brûlé vif à Caunes, dans le Minervois : Sipra note alors que Boudet fut vicaire de Caunes-Minervois de 1862 à 1866 et qu’il y « était en terrain de connaissance, car le souvenir d’épisodes aussi dramatiques demeure solidement ancré dans l’inconscient collectif ». Le troisième était Isarn d’Hautpoul, un chevalier, cette fois, qui fut un « adversaire acharné de Simon de Montfort » dès 1209. « Cette coïncidence [qui n’en est pas une] nous fournit, en quelque sorte, un fil d’Ariane, puisque les Hautpoul devinrent ensuite, par alliance avec la famille de VOISINS en 1422, les seigneurs de Rennes-le-Château ». Une famille de Voisins elle-même impliquée dans la cause cathare « depuis que Pierre III de Voisins avait épousé en secondes noces, en 1291, une certaine Jordane d’ALBEDUN, hérétique notoire » : « Jordane était, en effet, la petite-fille de Bernard Sermon d’Albedun qui, entre 1229 et 1231, avait offert l’hospitalité dans sa forteresse au plus célèbre des évêques cathares, Guilhabert de Castres » — et Albedun était un fief des Aniort. La famille d’Aniort se retrouvera ainsi jusqu’à Marie de Nègre d’Ables, dernière dame de Rennes-le-Château, qui transmit ses secrets en faisant coder la pierre et la stèle de sa tombe. 

Et il y en a qui parlent d’ « élucubrations » ?

 

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L’extrait de Jean-Alain Sipra cité par Cathares.org à propos de Rennes-le-Château présente aussi le vif intérêt de mentionner un épisode méconnu et fort significatif sur les aléas politiques subis par le Razès wisigothique après la mort de CHARLEMAGNE. Le comte de Razès, depuis 812, était un proche de l’empereur : BÉRA, comte de Barcelone (depuis 801). (Seuls les seigneurs de la Marche pouvaient avoir deux titres de comte.) Après la mort de Charlemagne (814), l’empire fut partagé (817) et Béra fut nommé marquis de Gothie. Mais en 820, le voilà convoqué à la diète d’Aix-la-Chapelle par l’empereur Louis le Pieux. Il a en effet été accusé, par un Goth félon, de négocier en secret avec les musulmans d’Espagne, pour échapper à la suzeraineté franque en reniant son amitié avec Charlemagne. Sommé de s’expliquer, il dut satisfaire à la coutume gothique d’affronter son accusateur en duel pour trancher leur différend. Ce dernier, plus jeune que lui (Béra était cinquantenaire), eut l’avantage : Béra fut alors déclaré coupable et déchu de ses titres et de ses fiefs. Louis le Pieux, cependant (ou le Débonnaire, bien nommé, sur ce coup), lui laissa la vie sauve et l’assigna à résidence (à Rouen).

Jean-Alain Sipra — qui raconte ces événements dans son excellent Rennes-le-Château. Du trésor des Wisigoths au secret de l’abbé Saunière (Pégase, 2007, pp. 152-154) —, remarque alors que « la destitution de Béra […] avait été précédée par celle de son compatriote et ami Théodulf, deux ans plus tôt ». (Théodulf, autre ami fidèle de Charlemagne, envoyé en mission à Rhedae en 798.) Dès lors, constate Sipra, « tout incite à croire que l’élimination de Béra, gouverneur de la Marche d’Espagne devenu trop puissant et trop indépendant, entrait dans le cadre d’un plan concerté, aboutissement d’une volonté politique d’éliminer totalement le parti wisigothique des affaires de l’empire au bénéfice des Francs ». Et de conclure que « Béra, de toute évidence, est tombé dans un piège diabolique ! » Le mot n’est pas trop fort, car c’est bien là une perfidie typiquement romaine, que l’on devait d’ailleurs retrouver par la suite — avec en particulier l’assassinat du légat Pierre de Castelnau en 1208, attribué par le pape Innocent III au comte de Toulouse pour justifier la croisade contre les Albigeois.

À peine cinquante ans après ce traquenard, vers 867-870, le comté de Razès cesse d’exister comme entité politique : Charles-le-Chauve l’attribue à la maison de Carcassonne, qui est quant à elle dans l’apanage de la branche cadette de la maison de Barcelone. Jean-Alain Sipra remarque cependant que le comte Béra, éliminé par traîtrise en 820, avait légué à sa fille Argila, « en apanage, la baronnie du Pays de Sault […] qui allait devenir plus tard, le berceau de la fameuse famille d’Aniort ». Et de suggérer qu’il y a eu, dès lors, « une certaine filiation, entre ces deux lignées qui ont profondément marqué l’histoire du pays à trois siècles d’intervalle ». Avec le recul en effet, cela ne semble pas poser le moindre doute. 

 

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