Les œuvres de l’esprit

Editions du Laurier

Logique écologique et logique libérale

Dans son éditorial de la revue Éléments (n° 177, avril-mai 2019), Alain de Benoist appelle les Gilets-jaunes à partager quatre constats (qui sont les lignes de force de son œuvre depuis quelques décennies). D’une, ne pas renoncer à l’Europe parce que celle-ci a été trahie et galvaudée par la bureaucratie bruxelloise vendue aux US ; de deux, réaliser l’évidente et urgente priorité de l’écologie comme enjeu politique et géopolitique (à la fois local et global) ; de trois, en finir avec la tragicomédie libérale (« dans un monde où l’ultime pouvoir de décision revient aux marchés financiers, où la logique du capital se fonde plus que jamais sur la suppression de toutes les limites, le libéralisme économique est bel et bien devenu l’ennemi principal ») ; de quatre enfin, en finir avec les Ricains et arrêter de prendre les Russes pour des cons. En termes de logique politique, pour quiconque ayant l’esprit clair et un peu de santé, cela va de soi.

Quelques pages plus loin dans la même revue, Ludovic Maubreuil spécifie la logique libérale par « la quête effrénée de reconnaissance ». Refus des limites, besoin de reconnaissance : c’est ramener la dynamique du libéralisme à celle de l’enfant et du pré-adolescent qui s’affrontent au monde extérieur pour en éprouver les limites et pour en obtenir une reconnaissance. Il faut sans doute une mentalité un peu infantile ou attardée, en effet, pour ignorer que, d’une manière aussi générale que possible, « la taille excessive (bigness) apparaît comme le seul et unique problème imprégnant toute la création. Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. » (Leopold Kohr, L’Effondrement des puissances [The Breakdown of Nations, 1957].) Alors que l’extension mondiale (et globalitaire) de la logique libérale « fait voler en éclats tout cadre possible de la notion de proportionnalité » (Ivan Illich), cet oubli ou ce mépris de toute idée de mesure, de limite et de proportion, risque fort d’être fatal. Car nul libéral ne saurait admettre les solutions techniques minimales qui restent aujourd’hui pour éviter l’effondrement (ou atténuer celui-ci en nous épargnant ses plus brutales conséquences) : rétablir l’ « autorité de l’État » et l’ « unité nationale » (Hervé Juvin, dans le même numéro d’Éléments) et prendre des mesures d’ « interdiction » (Philippe Bihouix) pour « mettre au régime », et de manière « dirigiste » (Jean-Marc Jancovici), les sociétés occidentales. (Voir ici.) Or il est connu par exemple que « le mode de vie des Américains n’est pas négociable » (George Bush, 1992). (Qui a dit « gosse de riches » et « adolescent attardé » ?) Il y a donc des choix drastiques à faire. Le vrai point de rupture est dans le choix entre la puissance et la connaissance. La politique n’est qu’affaire de puissance et de rapports de forces. La connaissance intègre et dépasse les rapports pour évoluer dans les proportions, là où œuvrent des forces non quantifiées mais qualifiées. À plusieurs reprises Abellio souligna que la logique de la puissance était éteinte en Europe et que la connaissance était maintenant la seule logique à suivre. « Nous sommes désormais des philosophes et non des soldats. » C’est dire que les choix politiques et les décisions à prendre ne relèvent plus d’une logique de puissance (où le politique ne fait que se bâtir un destin personnel) mais de connaissance (où le personnel est transmuté dans l’individuel). Et quand on connaît un tant soit peu l’état écologique du monde, on se dit que non seulement tout est négociable mais que tout est à négocier maintenant (et vite). Tout est à mettre en cause, à commencer par notre rapport au monde.

Dans le Tao, c’est net : « Qui cherche à façonner le monde, je vois, n’y réussira pas. Le monde, vase spirituel, ne peut être façonné. Qui le façonne le détruira, qui le tient le perdra. » Il ne s’agit plus de façonner le monde mais d’éviter qu’il soit détruit (ou que la Terre nous détruise avant). Et bien davantage que par des solutions de court terme (comme une prise en mains technocratique, autoritaire et hardie, le choix typique des ingénieurs à la Bihouix et Jancovici), c’est en modifiant de l’intérieur notre rapport au monde que le monde sera sauvé (et nous avec). Et « sauvé » ne veut pas dire maintenu tel qu’il est, mais intégré par l’individu, ce qui implique chez ce dernier la disparition de tout ce qui nous a jusqu’alors poussés à détruire la planète et à faire de ce monde une prison à ciel ouvert. La société actuelle n’y survivra pas, car cela équivaut à évacuer sa raison d’être (qui implique de soumettre le monde et les peuples à sa volonté de puissance). L’avenir est à la communauté. Une écologie pertinente et cohérente est à ce prix. 

Au cap des 700 ans

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